Mute

Kivu: les dérives du microcrédit

 L’est de la République du Congo (RDC) subit encore aujourd’hui les conséquences de plusieurs années de guerre.

 

Dans ce contexte compliqué, de nombreux micro-entrepreneurs décident pourtant de lancer leur activité économique. La menace encore bel et bien présente d’obscurs groupes armés présents dans la région n’est pas le seul obstacle à leur ambition entrepreneuriale.

 Le micro-crédit est un mécanisme d’aide financière aux personnes les plus démunies implanté depuis des décennies à l’est de la RDC.

Il y remporte cependant des résultats variés, et n'est pas exempt de certaines dérives.

Au Kivu comme ailleurs, il faut arriver à convaincre des institutions financières de prêter les sommes utiles à l’installation de l’activité.

De plus en plus focalisées sur le rendement, ces dernières oublient souvent la mission première des microcrédits : lutter contre la pauvreté endémique.

Des reconversions réussies

 

Pacom Bagula , journaliste indépendant, a décidé de comprendre le fonctionnement réel du micro-crédit dans la région, entre mythes et réalités de terrain. Nous le retrouvons à 70 km de Bukavu, dans le village de Kalehe.

Avec sa vue imprenable sur le lac Kivu, le bourg qu’on croirait tout droit sorti d’une carte postale rompt avec l’imagerie habituelle de la région depuis plus de 20 ans : guerre, misère, viols en série, exploitation sauvage des ressources minières, y semblent sortis de l’imagination fertile des journaux à sensations, tant le panorama offert par le grand lac d’Afrique de l’Est est superbe. Et pourtant…

Avant de pouvoir rencontrer un quelconque protagoniste de son enquête, Pacom doit se présenter dans le bureau, plus que sommaire, de l’ANR, Agence nationale de renseignements, particulièrement irritable dans une région sous tension où les milices campent secrètement dans les montagnes avoisinantes :

 

 

Pendant de longues minutes, entre les murs décrépis du bâtiment et en l’absence d’aucune technologie moderne, les questions vous se répéter, invariables et perpétuelles entre une des mille vérifications des passeports, cartes de presse et autorisation de tournages présentées mille fois avec bienveillance :

"Que faites-vous ici ? Pour qui travaillez-vous ? Qui venez-vous voir ? "

L’insistance de l’ANR trahit un réel souci de sécurité. Certaines milices armées ne sont qu’à quelques kilomètres du village. L’ANR est un passage obligé pour Pacom avant le début de son enquête.

Mais c’est un autre sujet que Pacom poursuit : le microcrédit. Ce mécanisme d’aide financière aux personnes les plus démunies est implanté depuis des décennies à l’est de la RDC, avec des résultats variés.

A Kalehe, la principale Institution de microfinance (IMF) est PAIDEK, ou Programme d’appui aux initiatives de développement économique du Kivu.

Créée à la fin des années 1990 avec le soutien de l’ONG SOS Faim, c’est une des rares IMF du Kivu présente en zone rurale. Elle compte aujourd’hui neuf agences, réparties entre le Nord et le Sud-Kivu, et a son siège à Bukavu.

Il faut se représenter que le parc de Kahuzi-Biega, à proximité de Kalehe, est un écosystème qui abrite des centaines d’espèces animales et végétales.

Dans cette partie du Sud-Kivu, l’objectif de l’organisme était de mettre sur pied un programme visant à lutter contre le braconnage des zones naturelles protégées. En octroyant des crédits qui permettent de développer des activités économiques alternatives, l’ONG voulait détourner les locaux des activités de chasse illégales . Plus de 400 microcrédits ont déjà été accordés, et ils rencontreraient un taux de réussite de 99% si on en croit Dieudonné Bayongwa, le gérant de l’agence PAIDEK de Kalehe.

« Les gens que nous sensibilisions sont ceux qui exploitent la forêt ou le minerai dans le parc de Kahuzi-Biega, afin qu’ils ne détruisent pas le parc. Chez nous ils peuvent avoir des crédits et initier des activités qui peuvent les aider à survivre ».

Tombola Mahenga en fait partie. A 48 ans, ce père de 10 enfants est un ancien extracteur de minerais reconverti en chauffeur de moto-taxi à Kalehe. Il a pu monter sa nouvelle activité grâce à un prêt de 1500$ obtenu auprès de PAIDEK.

Il l’a remboursé en 6 mois, par tranches de 250$, avec un taux d’intérêt de 3% sur le capital restant à rembourser mensuellement.

Plan de remboursement

Plan de remboursement, exprimé en dollars américains

 

1° mois 3% de 1500= 45 250+45= 295

2°mois 3% de 1250= 37,5 250+37,5= 287,5

3°mois 3% de 1000=30 250+30= 280

4°mois 3% de 750= 22,50 250+22,50= 272,50

5°mois 3% de 500=15 250+15= 265

6°mois 3% de 250= 7,50 250+7,50= 257,50

 

Prêt initial = 1500$

Remboursement = 1657,5$

 

Le taux d’intérêt total sur la somme empruntée s’élève de fait à 10,5%

Des minerais à la micro entreprise

Parc Kahuzi Biega

 

Stone miners
Stone miners © Hervé Verloes

 

Le parc de Kahuzi-Biega, est inscrit sur la liste du patrimoine mondial en péril de l’UNESCO dont le site d’ailleurs précise : « Un autre enjeu clé de la gestion est celui du contrôle du braconnage et de l’exploitation minière artisanale dans les anciens sites d’extraction.

La chasse de gibier pour la viande de brousse ainsi que la conversion des habitats y sont considérées comme des conséquences de la présence de nombreux mineurs dans le parc. »

Du minerais au transport de personnes

Vingt ans de conflits incessants

Les femmes, premières victimes de la guerre

 

 

 

 

 

 

Dans le petit hameau de Katana, plus au sud de la région, des centaines de femmes labourent des parcelles de terrain, sous une chaleur étouffante.

Sur un champ expérimental elles y apprennent de nouvelles techniques agricoles.

Pierre Lokeka, coordinateur du projet, y voit même « une forme de thérapie »

 

Ces femmes reviennent de loin. La plupart d’entre elles ont été agressées sexuellement, parfois à de multiples reprises, par des hommes armés qui passent fréquemment dans les villages, y pillant, tuant et violant pour semer la terreur sur leur passage.


Après avoir subi l’horreur jusque dans leur chair, elles sont stigmatisées par leurs proches et se retrouvent exclues de leur famille et de leur entourage.


Le Centre Kitumaini, basé à Bukavu, vise à les « réinsérer dans le tissu économique et social » grâce à des microcrédits qui varient entre 50 et 300 dollars.

Avec ce prêt, les femmes achètent les semences, les cultivent et vendent leurs récoltes sur les marchés locaux.

 

Elles remboursent le Centre sur le bénéfice de leurs ventes, avec un intérêt de 20%, à payer en une fois après 6 mois.

 

Kitumaini ne demande pas de garanties matérielles sur ses prêts.

S’inspirant d’un modèle fortement répandu, le Centre fonctionne sur base de « groupes solidaires ».

Chaque femme est en quelque sorte la garantie de l’autre. Si l’une fait défaut, tout le groupe est responsable pour le défaut de paiement. Il en découle une forme d’entraide mais aussi une certaine pression du groupe qui pousse ses membres à honorer leurs remboursements.

le microcrédit pour allèger les souffrances

L'enquête

Bukavu : concentration urbraine, concentration des capitaux




La capitale du Sud-Kivu est un centre urbain dynamique qui abrite désormais de nombreux déplacés de guerre.

En raison des conflits, les habitants des campagnes du Sud-Kivu ont fui vers la ville, laissant derrière eux leurs champs et leurs récoltes inachevées. A Bukavu, ils sont venus grossir les quartiers faits de maisons en tôle et en bois, qui s’amoncellent sur les hauteurs de la ville.

Mais les conflits armés ont également entraîné un autre type d’exode, aux conséquences économiques importantes, que Pacom découvre au cours de son reportage...

Rencontre avec Léon Luganda, Secrétaire exécutif du Groupe d’acteurs de microfinance au Kivu (GAMF).

Créé en 2002, cette association professionnelle regroupe aujourd’hui 16 Coopératives d’épargne et de crédit (COOPEC) et 4 Institutions de microfinance (IMF).

Le microcrédit congolais : illustration par les chiffres


« L’argent n’aime pas le bruit des bottes... »

Pacom part pour l’Université catholique de Bukavu

Entretien avec Eddy Balemba, expert en microfinance, professeur d’économie à l’Université catholique de Bukavu

Carence de crédit pour l’agriculture et priorité aux entrepreneuses

« Marché de Kadutu, Bukavu »


Le Centre Kitumaini

Anaclet Kahenga est un jeune homme de 25 ans. Depuis un an, il exerce un métier difficile. Pour le compte du Centre Kitumaini, il doit recouvrer le capital et les intérêts sur des microcrédits accordés à des vendeuses regroupées en groupes solidaires. Au-delà de son métier lié au recouvrement il sait que nombre d’entre elles sont veuves et mères d’une dizaine d’enfants.

 

La littérature scientifique sur la microfinance a souvent mis l’accent sur les qualités de gestionnaires des femmes dans les pays en voie de développement. Contrairement aux hommes, elles auraient tendance à épargner de manière plus prudente et à allouer l’argent au bénéfice du ménage, des enfants, de la scolarité et de la nourriture.

 

Les hommes seraient, y lit-on, plus prompts à dépenser les crédits reçus dans les loisirs. Vrai ou faux, ce cliché a la peau dure au Kivu. D’après les chiffres du GAMF, environ 55% des microcrédits accordés en 2012 ont bénéficié à des femmes, contre 45% pour les hommes. Mais avant même de pouvoir rencontrer certaines de ces micro-entrepreneuses, le reportage de Pacom est interrompu inopinément…

Réaliser un reportage en RDC n'est pas évident.

Selon Reporters sans frontières, le pays est classé au 151e rang sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse en 2014.

Les mamans





Le groupe solidaire du marché, débiteur du centre Kitumaini, n’est pas le seul groupement solidaire de femmes à Bukavu.


Pacom rencontre aussi celui dirigé par Kamate Alinga Julienne, qui en est un autre exemple.


Ces femmes sont artisanes, tenancières, vendeuses à Bukavu... Et toutes se connaissent intimement.

Cette confiance partagée leur permet de s’octroyer des crédits entre elles, en-dehors de toute structure financière installée.

 

Chaque femme cotise environ 3 dollars par mois dans une caisse commune.

 

A tour de rôle, elles reçoivent ensuite une somme qu’elles peuvent investir dans une activité génératrice de revenus personnels.

Le brassage et la vente de bière de maïs.

Vers une « dérive de la mission » initiale du micro-crédit

 “L’accès aux microcrédits est un droit humain”. C’est par ces termes que le célèbre économiste du Bangladesh Muhammad Yunus, auréolé du prix Nobel de la Paix en 2006, a mondialement propagé l’idée des microcrédits, et de la microfinance - terme qui recouvre aussi l’épargne, l’assurance et d’autres services financiers hors crédit-.

“La microfinance, c’est l’octroi de services financiers aux personnes exclues de la finance formelle” - Eddy Balemba

C’est en ce sens que Yunus a créé la Grameen Bank qui compte aujourd’hui des millions de clients, ainsi que de nombreuses succursales à travers le monde ; même si son créateur en a récemment été écarté.

La banque a selon ses dires, permis à des millions de gens d’avoir une existence plus décente, voire même de manger à leur faim.

La voix des détracteurs du microcrédit a gagné en force ces dernières années, condamnant le recours au système du crédit avec intérêt comme un mécanisme qui engendre automatiquement de la dette et pousse certains demandeurs, encore plus dans la misère.

© Hervé Verloes

Plusieurs études menées au niveau mondial ont d’ailleurs remis en question l’impact du microcrédit sur l’amélioration annoncée, du niveau de vie des pauvres.

Selon l’économiste française Esther Duflot : “on ne constate aucun signe d'une transformation profonde de la vie de ces familles : ni l'une ni l'autre de ces études ne démontre d'impact sur la santé, la scolarisation ou le pouvoir de décision des femmes. En revanche, contrairement aux prédictions pessimistes des sceptiques de la microfinance, on ne constate aucune frénésie de consommation irresponsable provoquée par l'argent facile.”

Et l’économiste française du Massachusetts Institute of Technology de conclure:

“le développement d'un vrai secteur salarial (industriel ou de service) doit rester une priorité pour une politique économique dans les pays pauvres.”

Au Congo comme dans d’autres pays en voie de développement, l’espoir n’est pas de devenir “entrepreneur” mais avant tout d’accéder à un emploi stable et rémunéré : dans une société commerciale ou dans la fonction publique, mieux protégée.

De manière plus fondamentale, c’est le postulat idéologique du système qui rebute les critiques de la microfinance. Le postulat selon lequel chaque personne peut devenir un entrepreneur à succès est une vision ancrée dans le système capitaliste, où le marché constitue le principal vecteur de l’enrichissement personnel.

Or c’est justement ce système capitaliste, selon les critiques, qui condamne des millions d’hommes et de femmes à affronter la pauvreté au quotidien.

L’angle idéologique n’est pas la seule critique du système des micro-crédits. Le constat est quasi unanime. Partisans et détracteurs se rendent compte que les crédites ne sont plus nécessairement alloués aux personnes les plus pauvres...

C’est pour cette raison que nombreux sont ceux qui parlent de “dérive de la mission”. Un constat que Pacom évoque avec Eddy Balemba expert en microfinance, à l’Université Catholique de Bukavu

La dérive de la mission

Eddy Balemba expert en microfinance, à l’Université Catholique de Bukavu

L’octroi de crédit par les institutions de Micro-Finance dépassent très largement la mission quasi humanitaire portée par les premiers défenseurs du concept.

Rencontre avec Alexis Bakana, homme d’affaires de Bukavu.

37% d’intérêt par mois promis à des épargnants par une ONG véreuse.

 

 

 

En 2007 et 2008, l’ONG DUTCH a marqué les esprits au Kivu et dans tout le Congo, affectant durablement l’image du micro-crédit dans la population.


Cet organisme récoltait l’épargne de particuliers et promettait un taux d’intérêt de 37% par mois... Avant de disparaître dans la nature, laissant derrière lui des dizaines d’épargnants spoliés de leurs économies.


Le gouvernement de Kinshasa a interdit depuis cette année aux ONG d’octroyer les crédits, laissant ce privilège à des institutions commerciales pour « s’assurer du caractère licite des fonds qui viennent pour lutter contre la pauvreté » et régulé « pour ne plus jamais avoir ce genre d’abus » selon le directeur de la Banque Centrale du Congo (BCC) à Goma.

L'avis du directeur provincial de la Banque centrale du Congo à Goma.

V. Lengwe Bin Kaumba

Le dilemme des IMF

 

Pacom découvre que les Institutions de microfinance au Kivu se retrouvent face à un dilemme quasi idéologique. Si elles veulent survivre dans un environnement concurrentiel accentué par la concentration des IMF en milieu urbain, elles doivent continuer à proposer des conditions attractives, et s’assurer d’une certaine rentabilité pour leur établissement.

Les microcrédits aux plus démunis et aux groupes solidaires sont par définition peu rentables et demandent beaucoup de travail de terrain. De nombreuses IMF se tournent davantage vers des clients plus aisés qui, en empruntant des sommes conséquentes avec de gros intérêts, assurent à l’établissement financier une confortable rentabilité et une certaine sécurité.

Pourtant si la loi édictée en 2014 par la RDC interdit aux ONG d’octroyer directement des microcrédits et de collecter l’épargne des particuliers, elle ne leur interdit pas en revanche de fournir une assistance financière aux organisations congolaises en ordre de statut auprès de la BCC. Les ONG investies de leur mission initiale continuent ainsi à lutter contre la pauvreté sans la pression de la rentabilité des institutions financières au système quasi bancaire.

Ce double constat pose plusieurs questions: les IMF peuvent-elles continuer à assurer un service d’intérêt public - lutter contre la pauvreté - sans assistance extérieure? Les microcrédits sont-ils condamnés à dépendre perpétuellement de bailleurs de fonds étrangers via les ONG?

L'IMF SMICO arrive à maintenir sa mission sociale au profit des groupes solidaires sans que rien ne l'oblige réellement à le faire, dans un système de rentabilité quasi bancaire. De l'aveu même de la direction, les groupes solidaires demandent beaucoup de travail et ne rapportent quasi rien à l'institution financière. Parfois même, les organismes avouent y perdre des fonds.

L’IMF SMICO est bien consciente de ce dilemme, comme l’explique à Pacom son président Michel Verwilghen.

Des réfugiés perplexes

SMICO a connu ce type de revers en s’associant au financement de projets de groupes solidaires en partenariat avec Aides, association collaboratrice du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à Goma.

Entre 2011 et 2012, AIDES et SMICO forment un partenariat pour offrir des microcrédits à des réfugiés, principalement des Burundais.

Grâce au soutien financier du HCR, AIDES dépose une garantie chez SMICO qui, en échange, fournit aux candidats une formation en gestion de fonds ainsi que des crédits allant de 35 à environ 500 dollars.

© Hervé Verloes

Rapidement l’expérience tourne à l’échec.

L’avancée des troupes dans Goma fin 2012, complique les remboursements ou sert de prétexte à certains mauvais payeurs pour ne pas rembourser.

Parallèlement, le bruit court parmi les emprunteurs que le programme est en partie subsidié par le HCR.

C’est l’incompréhension parmi les réfugiés qui estiment avoir droit à une aide du HCR sans contrepartie. Ils perçoivent assez mal l’obligation de devoir rembourser une aide qu’ils considèrent comme « humanitaire » et accueillent froidement les agents de recouvrement.

Georges Nikoyagize reste amer envers le micro-crédit

La fin de la pauvreté ?

 

Encensés par les uns critiqués par les autres, Pacom découvre que les microcrédits ne laissent plus personne indifférent au Kivu comme dans le reste du monde. Depuis le milieu des années 2000, ils alimentent le débat public quand on évoque l’éradication de la pauvreté.

Pour ses partisans, c’est un système financier qui permet de démocratiser les conditions d’accès aux richesses ou au moins à une vie décente, un peu en marge du cliché éternel de la concentration des avoirs dans les mains de quelques-uns, tandis que plusieurs milliards d’autres n’arrivent pas à manger à leur faim.

Ils sont aussi l’illustration en matière d’économie du célèbre proverbe humanitaire « donne un poisson à un homme il mangera un jour, apprends-lui à pêcher il mangera toute sa vie ». Certains voient même dans son existence une forme de « droit humain » qui, étendu à l’échelle du monde, pourrait reléguer la pauvreté aux oubliettes de l’histoire.

© Hervé Verloes

Malheureusement le miracle théorique attendu ne s’est toujours pas produit.

De nombreuses études pointent du doigt le faible impact des microcrédits sur la réduction effective de la pauvreté. Ces études expriment aussi le besoin, pour une économie émergente, de disposer d’un secteur public efficient et d’un secteur privé dynamique propices à l’emploi autant qu’à l’entreprenariat. Un tissu bien plus efficace que les microcrédits, loin d’une imagerie romantique un peu paternaliste de « milliards d’entrepreneures au pieds nus ».

Un cliché capitaliste qui permet d’ailleurs en partie de déresponsabiliser les pouvoirs publics de leurs obligations socio-économiques.

© Hervé Verloes

Au Nord et Sud-Kivu, Pacom découvre une réalité de terrain où les microcrédits sont avant tout comme un outil qui permet à certaines personnes de sortir de la spirale de la pauvreté, mais pas un système gagnant à chaque fois.

Que ce soient d’anciens mineurs pirates reconvertis dans une activité licite, des agricultrices rejetées de leur milieu pour fait de guerre, ou des vendeuses réparties en une multitude de petits commerces, les microcrédits contribuent à leur émancipation financière. Ces financements fournissent la mise initiale sans laquelle aucun achat de matériel ou aucun investissement n’est possible.

Mais Pacom découvre aussi que pour d’autres débiteurs, l’engrenage de la dette se déclenche rapidement, et le passage par le micro-crédit laisse un goût amer d’échec.

D’ailleurs si on se penche sur la situation des deux provinces du Kivu, les métriques montrent que le degré élevé de microcrédits n’empêche pas la pauvreté extrême de cette région, et ne semble pas vraiment la diminuer non plus.

En filigrane de toutes les discussions, il apparaît que le premier facteur régional qui empêche toute diminution de la pauvreté locale par le micro-crédit est la persistance des conflits armés dans la région. En l’absence d’un cadre sécuritaire rassurant, les prêteurs n’osent pas s’aventurer dans les campagnes, où la misère engendre le plus de ravages, et ils choisissent de rester concentrés en zones urbaines. Une réalité qui a tendance à augmenter la compétitivité entre les Institutions de microfinance qui s’orientent vers des prêts plus élevés, garantis plus sûrs et plus rémunérateurs.

La nouvelle loi entrée en vigueur en 2014 en RDC qui interdit aux ONG de mener directement des opérations de crédits et de collecte d’épargne, est un facteur de plus qui grève l’efficacité quasi « humanitaire » du crédit dans la région.

Sans la mission des ONG une partie des demandeurs espèrent des fonds sans présenter assez de garanties aux organismes prêteurs. Même réunis en groupes solidaires, les personnes les plus démunies ne peuvent pas fournir de garantie matérielle suffisante à une institution prêteuse ce qui, une fois encore, peut refroidir la volonté des sociétés commerciales dans l’octroi d’un prêt.

Reste l’aide internationale, dont dépendent encore plusieurs IMF, dont les bénéficiaires peinent parfois à comprendre pourquoi ils devraient songer à la rembourser.

© Hervé Verloes

Face à ce constat mitigé dressé par Pacom sur le terrain et par de nombreux acteurs dans le monde, se fait de plus en plus pressant le besoin d’études de terrain objectives. Certaines commencent à être menées depuis quelques années et permettent de voir dans quelles conditions, et sous quelles formes particulières, les microcrédits peuvent participer à la lutte contre la pauvreté n’en déplaise à ses détracteurs.

De telles études neutres apparaissent indispensables, pour démystifier en partie le secteur de la microfinance en général, mais aussi pour lui permettre à de s'affranchir de l’aide humanitaire. Ce faisant il pourrait alors revendiquer une participation à part entière dans l’économie nationale et la création d’un tissu économique varié, mélange d’entreprenariat et de salariat.

Avec l’espoir, au final, de mener les Etats vers une éradication progressive de la pauvreté.

 

© Hervé Verloes

Credits

Production : Newsant

Réalisation: Bryan Carter et Hervé Verloes

Recherche et traduction : Paulin Bashengezi, Pacom Bagula, Christian Katsuva Kamate

Directeur de la photographie : Hervé Verloes

Textes : Bryan Carter

Images additionnelles: Colin Delfosse, Kenny Katombe

Musique originale : Thomas Venegoni

Développement web: Sourcefabric z.ú.

App / Journalisme de données: Journalism ++

 

Ce projet a été financé par la bourse « Innovation in Development Reporting », octroyée par le Centre Européen du Journalisme.

 

Scrollytelling mis en ligne grâce à "Newscoop Storyteller", un CMS open source disponible au téléchargement ici.

 

Remerciements particuliers à Rafal Naczyk, Colin Delfosse, Pete Haughie, Eva Dangendorf, Mark Lewis, Micz Flor, Gideon Lehmann, Sebastian Kraus, Anne-Lise Bouyer, Nicolas Kayser-Bril, Sara Mateu et Norah Nzila Mbadu.

Tweet